Séminaire EMMA : Jacques Bres (Praxiling, UMR 5267, UPVM) "Aspect et temps interne en français : de quelques faits de langue"

Animation du séminaire : Eric Mélac

Aspect et temps interne en français : de quelques faits de langue

J’entends faire travailler la notion de temps interne (temps impliqué, Guillaume [1933]1964) qui permet de distinguer la dimension aspectuelle de la dimension temporelle – notion de temps externe (temps expliqué, Guillaume, ibid.) -  dans l’analyse des temps verbaux de l’indicatif en français. Après avoir pointé que Comrie (1976) emprunte la notion  de temps interne à G. Guillaume, mais selon mon analyse, n’en « fait pas grand chose », je  tâcherai de montrer son potentiel heuristique dans l’analyse du participe passé.

De par sa position en système, cette forme représente ce qui fait la spécificité aspectuelle du verbe, à savoir son temps interne, sur la borne terminale Ede son déroulement dans la phase processuelle. Soit R = Et (en retravail des trois point de Reichenbach 1947 (point of speech (S), point of event (E), point of reference (R)).

Cette analyse permet de rendre compte de faits rarement expliqués :

(i) des faits morphologiques : à la différence de toutes les autres formes et notamment du participe présent, le participe passé (en emploi nu) ne dispose pas, à côté de la forme synthétique, de forme analytique (Corinne arrivant, (…) > Corinne étant arrivée // Corinne arrivée > Corinne été arrivée). Et de faits syntaxiques : à la différence du participe présent, le participe passé s’accorde en genre et en nombre avec le nom auquel il est incident (Corinne et Maria, s’asseyant / assises l’une à côté de l’autre, (…)) ; et, avec les verbes pronominaux, ne réalise pas le pronom réfléchi (s’asseyant / assises).

(ii) un fait de système : tous les temps (à tous les modes) construisent leur forme composée sur le participe passé (je viens > je suis venu ; venir > être venu), et non sur le participe présent ou l’infinitf (je suis venant, être venir).

De plus, la notion de temps interne, analysée dans sa dynamique d’ascendance VS descendance, permet de proposer une explication robuste de la concurrence passé composé / passé simple, et notamment d’expliquer pourquoi, selon les mots de J. P. Sartre, dans L’Etranger d’A. Camus, du fait de l’emploi quasi systématique du passé composé, « chaque phrase est une île ».

 

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